miércoles, 16 de octubre de 2013

Svetlana Alexievitch retourne au pays des soviets


Vie et mort de l’homme rouge




La Fin de l'homme rouge ou le temps du désenchantement 
(Vremia second hand. Konets krasnovo tcheloveka)
 de Svetlana Alexievitch
Actes Sud, 544 p., 24,80 €.


« Cela s’est passé il n’y a pas très longtemps, mais c’était une autre époque… Dans un autre pays… » Souvenez-vous, à l’est du rideau de fer, la révolution confisquée aux soviets créait un Homme nouveau stakhanoviste, rétablissait le servage et faisait trimer des millions de moujiks prolétarisés par la grâce du marxisme-léninisme. Souvarine, Kravchenko, Soljenitsyne et quelques autres allaient témoigner de l’horreur bolchévique. Et pourtant, quelque soixante-dix ans plus tard, l’écroulement de la machinerie soviétique fut une tragédie.

Ce paradoxe éclaire l’œuvre littéraire de Svetlana Alexievitch. Déjà auteur de recueils de témoignages autour de Tchernobyl (La Supplication), ou de la guerre en Afghanistan (Les cercueils de zinc), l’écrivain –journaliste biélorusse récidive avec La fin de l’homme rouge. Sous la forme d’une enquête romancée, l’ancienne citoyenne soviétique retrace l’éboulement de la colonie pénitentiaire soviétique en restituant la parole de ses héros ordinaires enfouis sous les décombres de l’Histoire. Les récits de vie s’accumulent, formant un chœur unique malgré leurs dissonances : tsaristes, staliniens, socialistes alternatifs ou simples anonymes unissent leurs forces pour ressusciter le passé qui ne passe plus. Ce livre à cent voix déroutera les cortex militants par son absence de parti pris. Comble de l’inconfort, on ne sait pas vraiment à quel saint se vouer devant pareil curiosité littéraire : ni roman ni essai, une telle œuvre échappe à toutes les catégories préfabriquées de la critique. Pourquoi ne pas y voir une forme hybride assumée, un « récits » aux mille histoires gigognes, pendant du « romans » (sic) que Georges Perec expérimenta dans sa fresque La Vie mode d’emploi ?

Mais revenons à nos chiens de Pavlov. Du jour au lendemain, l’homo sovieticus, coutumier des discussions politiques dans la cuisine, seul endroit du foyer à l’abri des écoutes de la Tchéka, découvrit le monde enchanté du libre marché. À l’ouverture du premier McDonald’s en Russie soviétique (!), place Pouchkine à Moscou, une foule en liesse se rua vers ce symbole de la malbouffe mondialisée. Des photos prises sur le vif, désormais exposées en vitrine de ce même magasin, attestent de cette folie consumériste. Du jour au lendemain, au crépuscule des années 1980, l’ouverture du marché remplit des supermarchés vides et vida les poches de millions de pauvres hères victimes de l’hyperinflation. Adieu système totalitaire, l’ère du vide vous appelle !

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Svetlana Alexievitch: en lettres rouges

par Julie Clarini

Dans l'âme des gens. "En réalité c'est là que tout se passe", écrit Svetlana Alexievitch dans le prologue à son magnifique livre La Fin de l'homme rouge. La petite, la grande histoire, le distinguo pour elle n'a pas de sens : au fond, c'est toujours au creux des consciences que passe le souffle des événements, l'enthousiasme ou la dévastation. La chute de l'empire soviétique, voilà la grande péripétie, mais qui se souviendra du reste : des premiers salaires "capitalistes" payés en savons, pneus ou shampoings ? De ces gens cultivés gardant soigneusement les boîtes en carton et les serviettes en papier à l'ouverture du premier McDonald's ? Des amis rendus fous de joie par la possession d'un moulin à café qui, il y a peu encore, passaient une nuit à faire la queue pour acquérir un recueil de la poétesse Akhmatova ? Ce sont ces fragments de vie-là, ceux que ne consignent ni les archives ni les chroniques autorisées, dont l'écrivain biélorusse fait sa matière. De même qu'elle s'empare de la faim qui a creusé le ventre des retraités, de la violence, folle, qui s'est déchaînée au tout début des années 1990, quand le système entier s'est désorganisé. Très vite, le grand banditisme laissait ses premiers cadavres dans la rue. Et la mort se répandait aussi de façon plus discrète : à travers les provinces, on se suicidait dans les locaux du Parti, poussé par le désespoir, la peur des représailles - ou les deux.

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Svetlana Alexievitch
Voici plus de trente ans que Svetlana Alexievitch — journaliste et écrivain, ­naguère soviétique, aujourd'hui biélorusse — s'est mise à l'écoute. Sollicitant et consignant les mots, les récits des autres, tous témoins ordinaires de leur temps, pour composer ce qu'elle appelle des « romans de voix ». Singuliers et poignants tissus sonores donc, le travail de confection consiste à coudre entre elles les paroles recueillies, en préservant, outre les faits égrenés, le timbre, la respiration, les hésitations, les omissions, l'émotion contenue ou éclatante, la vitalité de chaque voix. Il y eut des voix de femmes soldats et d'enfants, se souvenant de la guerre entre l'URSS et l'Allemagne nazie (La guerre n'a pas un visage de femme, Derniers Témoins). Des voix de jeunes recrues soviétiques fracassées en Afghanistan, mêlées à celles de leur mère, de leur veuve (Les Cercueils de zinc). Les voix des témoins et victimes de la catastrophe nucléaire de Tchernobyl (La Supplication). Tout ce vécu, toutes ces expériences individuelles constituant les archives confidentielles, menacées tant par l'oubli que par la négation, d'un xxe siècle dont l'historiographie officielle soviétique s'est employée à brosser un tout autre récit. Une Histoire écrite par ­Svetlana Alexievitch à hauteur d'hom­me — centrée sur le vécu, le ressenti.

Dans la préface de La guerre n'a pas un visage de femme, Svetlana Alexievitch expliquait : « Je n'écris pas sur la guerre, mais sur l'homme dans la guerre. J'écris non pas une histoire de la guerre, mais une histoire des sentiments. » De la même façon, au seuil de La Fin de l'homme rouge pourrait-il être précisé qu'il ne s'agit pas d'une histoire de l'effondrement de l'URSS et du basculement de l'ancien empire communiste dans l'âge capitaliste, mais plutôt de l'auscultation du coeur et de l'âme de ce « type d'homme particulier, l'Homo sovieticus ». Un individu passé sans transition du totalitarisme à une nouvelle forme de nihilisme. Né et élevé dans l'utopie socialiste — du moins, son avatar fatigué de l'ère Brejnev-Andropov-Tchernenko —, brutalement sommé de renoncer à ses routines, ses savoirs, son histoire et ses mythes, et enjoint à jouir de sa liberté toute neuve, essentiellement synonyme de consommation effrénée, d'inégalités sociales crian­tes, de conflits d'une violence effarante entre les peuples anciennement rassemblés derrière le drapeau rouge frappé de la faucille et du marteau.

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